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Entretien

Orientation et construction identitaire

Extrait des "cahiers de l’action" n°14
Mis en ligne le jeudi 6 septembre 2007.

Un entretien avec la conseillère d’orientation Monique RONZEAU [1] (auteure du livre "l’orientation un avenir pour chacun") parue dans la n°14 des Cahiers de l’action "s’informer pour s’orienter : Pratiques et parcours de jeunes".

"Le rôle d’un conseiller est d’aider à dépasser les craintes d’être différent. Le cheminement d’une personne n’est pas donné, n’est jamais acquis et est toujours à découvrir."

Propos recueillis par Gérard Marquié

Jean Guichard [2], professeur de psychologie au CNAM, considère que l’orientation recouvre quatre domaines : l’orientation professionnelle, l’orientation scolaire, l’orientation personnelle, l’accompagnement à l’orientation. Comment vous situez-vous face à cette typologie ?

Sur le plan historique, trois étapes marquent le mouvement d’orientation : le premier âge de l’orientation professionnelle (1919-1958) ; la scolarisation de l’orientation professionnelle (1959-1981) ; et le virage de 1982 avec l’accent mis sur la lutte contre les exclusions et la priorité accordée à l’insertion sociale et professionnelle des jeunes.

Les deux premiers domaines se réfèrent donc à cette histoire. J’observe à ce propos que la plupart des élèves s’appliquent à bien séparer ces deux versants de l’orientation. Rester dans les filières générales du lycée permet d’échapper aux questions d’orientation professionnelle ou du moins de retarder le moment des choix.

Je considère par ailleurs que l’orientation est intimement liée aux caractéristiques personnelles. Ainsi le désir d’indépendance des jeunes s’exprime avec plus ou moins de force. Si l’on ne permet pas à leurs velléités de se transformer en actes, ils restent à la frontière d’eux-mêmes.

Quant à l’accompagnement à l’orientation, il définit un champ et des activités professionnelles : des conseillers dans différentes structures (emploi, insertion, éducation, formation...) accueillent le public individuellement ou en groupe et proposent des actions plus ou moins approfondies.

De fait, l’orientation est une notion très générale : elle renvoie à l’idée de direction, de mouvement. C’est donc un phénomène naturel comme la marche. Bouger, se diriger, changer de place sont des actions vitales qui ne peuvent pas ne pas se produire. Même si nous sommes tentés par l’immobilisme, les autres nous poussent, nous bousculent. Aucune place n’est définitive. Il faut partir, quitter. Des directions étonnantes, imprévues s’offrent à nous dès que nous écoutons nos motivations, nos attirances.

C’est pourquoi l’orientation personnelle n’est pas une notion facile à saisir. Elle est faite de tensions, de contradictions. Il nous faut composer avec tous les éléments de notre histoire.

Les représentations collectives ne semblent avoir retenu que l’aspect négatif de l’orientation ?

Il est vrai qu’à ses origines, l’orientation est associée aux difficultés de sélection de la main d’œuvre, puis aux problèmes de gestion de flux scolaire. Actuellement elle reste encore souvent liée à la crainte de l’échec scolaire et du chômage. La peur de ne pas trouver sa place est toujours là. Etre orienté pour un élève, c’est être mis à l’écart du circuit général et obligé de choisir prématurément une voie professionnelle.

Vous affirmez, dans votre ouvrage L’orientation un avenir pour chacun, que l’orientation scolaire est un « interminable exercice de diplomatie », mais aussi que les histoires d’écoles peuvent durer toute une vie. Que faut-il entendre par là ?

Au collège au lycée, les trimestres ponctuent l’année scolaire. On passe ou pas en classe supérieure. L’école joue un rôle de normalisation qui mène aux mêmes diplômes, aux mêmes formes de pensée. Compte tenu de ce cadre rigide, il faut donc trouver un compromis qui ne contrarie pas la famille ni les professeurs ; il faut passer, se faufiler pour atteindre le bac devenu la norme. La diplomatie, c’est de trouver un compromis qui satisfasse tout le monde. Il faut, pour les élèves comme pour les parents, connaître et adopter les règles du jeu.

En outre, je constate que l’école laisse des traces, des souvenirs prégnants. J’avais déjà développé ce thème lors d’un congrès des conseillers d’orientation. Cela se recoupe aussi avec ma propre histoire ou celle d’une personne, évoquée dans mon livre.. Quand je reçois des adultes qui sont en situation de fragilité, lorsqu’on parle de reconversion, de changement de vie professionnelle, ils sont souvent capables d’imaginer quelque chose, de reconstruire, d’élaborer de nouveaux projets. Mais dès que l’on parle de formation, il va y avoir une autre épreuve de la réalité. Il faudra revenir à une situation d’apprentissage et être évalué. Les souvenirs d’école reviennent.

Je pense que les enseignants et les chefs d’établissements qui décident de l’orientation des élèves ne mesurent pas assez combien leurs notes, appréciations, remarques, conseils sont déterminants et s’inscrivent durablement dans les mémoires.

Qu’est-ce alors que « bien s’informer » dans une démarche d’orientation ?

Le système éducatif est complexe. Les activités et fonctions professionnelles sont multiples. Avant de prendre une nouvelle direction dans les études, avant de choisir un métier, il faut considérer l’éventail des possibilités. La densité des informations disponibles sur les différents supports déroute dans un premier temps, voire même désoriente. Chaque jeune, chaque parent, espère avant tout trouver le plus vite possible la voie qui lui convienne. Or il faut déchiffrer, trier, vérifier, se rapprocher des établissements de formation, discuter avec des professionnels, faire des stages, etc.

Avant d’être utile, toute information perturbe. Elle est une différence. Toute différence est un changement auquel chacun résiste plus ou moins. Peu à peu les informations s’organisent, sont assimilées et peuvent donner une forme à l’avenir.

Il s’agit donc par un travail en commun entre le conseiller et le consultant (le sujet) de « réinstituer le consultant » comme personne. S’instituer comme personne, c’est appréhender avec lucidité le cours de son histoire, authentifier ses motivations et compétences, apprécier si ses ambitions sont compatibles avec ses caractéristiques singulières, utiliser efficacement la marge de liberté à sa disposition.

Vous considérez que l’orientation est étroitement liée à l’orientation personnelle. De ce fait il est parfois difficile pour le professionnel de cadrer un entretien d’orientation. Le conseiller doit donc être vigilant et fixer les limites de l’entretien.

La plupart des personnes qui nous consultent dans des lieux où le respect de l’anonymat est pratiqué considèrent qu’elles peuvent tout raconter. Elles attendent quelquefois des révélations. Le conseiller ne peut pas répondre à ces questions trop vastes ou trop personnelles. Il m’arrive souvent, lors des entretiens, de faire référence aux autres professionnels intervenant dans d’autres domaines de la psychologie. La vigilance est importante lors d’un entretien d’orientation. Le conseiller doit fixer des limites permettant que le problème ne se dilue pas dans un enchevêtrement d’associations. Il est donc nécessaire de passer un contrat qui tienne compte du cadre et du temps de l’entretien.

Orienter c’est éviter la standardisation, l’uniformisation, dîtes-vous. De quelle manière ?

Il est très difficile pour un professeur de faire de l’enseignement individualisé. Le conseiller d’orientation doit s’efforcer de considérer l’élève qu’il reçoit autrement que comme un élève. Le rôle d’un conseiller est d’aider à dépasser les craintes d’être différent. Le cheminement d’une personne n’est pas donné, n’est jamais acquis et est toujours à découvrir.

On pourrait d’ailleurs s’appuyer dans notre réflexion sur l’approche orientante mise en œuvre au Québec. Il y a longtemps en effet que les Québecquois ont une approche de l’école différente de la nôtre. Il s’agit d’y développer des compétences individuelles et collectives. Il existe des ponts entre l’école et l’entreprise. Dans les programmes il y a des références à l’environnement local. Tel groupe d’élève pourra par exemple travailler sur le réaménagement d’une aire de jeu. Au Québec, l’orientation vise à rendre chacun auteur et acteur de son projet de développement personnel, professionnel et social. Elle doit permettre à la personne de s’affirmer, de se connaître, de construire son identité et aussi d’être plus sensible à son environnement familial, culturel, social, économique. Nous devons néanmoins nous rappeler que l’école au Québec est fondamentalement différente de la nôtre. Un contrôle continu y remplace par exemple le baccalauréat.

Vous considérez que dans la construction de soi, la connaissance de soi n’est pas première. Elle passe d’abord par la communication ?

C’est ce qui fait l’intérêt d’être avec les autres. C’est avec de la différence que l’on grandit. S’il y a toujours du même au sein de sa famille, on continue de « photocopie en photocopie ». Il y a des exemples de familles ou les traditions sont d’une grande rigidité alors que le temps bouge, les choses évoluent et demain sera toujours demain. C’est avec les autres, avec les frottements, les conflits, les contradictions que nous avançons. D’où l’importance de multiplier les échanges, les moments de confrontation pourvoyeurs de sens.

Quand des personnes racontent des parcours réussis, elles insistent surtout sur les occasions de rencontres, les opportunités d’essayer qui se sont présentées, qu’elles ont osées saisir et qui se sont révélées heureuses. Les facteurs les plus déterminants de l’orientation se trouvent dans les ouvertures offertes par les relations et les possibilités d’agir et non pas dans une planification abstraite du futur.

L’environnement familial est un premier terrain d’expérience. Les bricolages de tous les jours recèlent des savoir-faire que les enfants partagent volontiers. A proximité, les groupes culturels, les équipes sportives, les associations pour la protection de la nature, les clubs scientifiques offrent des loisirs et des opportunités de mettre la main à la pâte en bonne compagnie.

Autre exemple : le Bafa pourrait être proposé plus largement aux jeunes et avoir une assise plus large, des options concernant l’alphabétisation des adultes, l’accompagnement des personnes âgées... L’attestation de premier secours pourrait être davantage promue. Ces brevet et attestation pourraient devenir des options du Bac. Ils donneraient une réalité au capital orientation et aux capacités de solidarité de chacun.

J’évoque à ce propos, l’idée de création d’un livret d’entreprise. Le mot entreprise est riche de sens : à l’origine il signifie la différence entre deux personnes et désigne aussi bien une initiative personnelle qu’une organisation de travail. Ce livret d’entreprise pourrait regrouper les comptes rendus d’actions citoyennes et de rencontres avec les milieux professionnels. Car, après avoir été dans l’action avec les autres, il est aussi important d’écrire pour soi, pour les autres. L’écriture permet de se réapproprier le passé, de réfléchir au présent, de se projeter.

Les collectivités locales ont-elles un rôle à jouer dans le domaine de l’orientation ?

La commune est un espace à la portée de tous. Elle se prête à la reconnaissance mutuelle, à des solidarités constructives. La question de la proximité est importante. Il est nécessaire de disposer d’un lieu peu éloigné pour s’informer, réaliser des stages, participer à la vie associative... On pourrait donc imaginer que l’orientation rentre dans le cadre d’une partie des attributions des collectivités locales. L’école peut-elle s’ouvrir ? Cela se fait dans déjà le cadre des contrats éducatifs locaux. Dans une ville de la banlieue lyonnaise, par exemple, un maire a décidé d’accueillir toutes les demandes de stages : collégiens, lycéens, jeunes sortis du système scolaire peuvent développer des expériences professionnelles. Les entreprises locales sont aussi mises à contribution.

Comment, dans les perspectives que vous évoquez, verriez-vous évoluer le métier de conseiller d’orientation ?

La situation actuelle est très préoccupante. C’est un corps qui s’affaiblit tandis que les demandes d’orientation sont de plus en plus pressantes, angoissées. 50 nouveaux postes de conseillers d’orientation psychologues sont proposés depuis deux ans. 4600 conseillers sont censés aider près de 6 000 000 de collégiens et lycéens et plus de 2 000 000 d’étudiants ! Ils doivent aussi participer à la mise en place des programmes d’information et d’orientation dans les différents établissements publics. La diversité des missions oblige les équipes à faire des choix qui mécontent une partie du public et des chefs d’établissements. Une approche interministérielle de l’orientation me semble intéressante. Il faudrait définir des publics prioritaires. Il faudrait former des conseillers, psychologues ou pas, susceptibles d’intervenir tantôt dans le domaine scolaire, tantôt dans les domaines de l’insertion et de l’emploi. Qui de l’Etat ou des collectivités territoriales s’emploiera à définir et à organiser l’orientation à tout âge ? Pour l’instant, alors que se développe une forte demande qui s’adresse au secteur privé de l’orientation, on se voile la face avec des opérations médiatiques (Salon de l’éducation, de l’étudiant, Nuit de l’orientation...).

Entretien paru dans le n°14 des "cahiers de l’action" édités par l’Injep : "s’informer pour s’orienter : pratiques et parcours de jeunes", Cécile Delesalle, avec la collaboration de Sophie Govindassamy (Vérès Consultants), prix : 12 euros Consulter le sommaire de l’ouvrage :

http://www.injep.fr/Cahier-de-l-action-numero-14-S.html

A lire aussi :

- "L’orientation : un avenir pour chacun"

[1] conseillère d’orientation psychologue au CIO médiacom à Paris. Elle intervient à ce titre au CIDJ, ainsi qu’à la cité des métiers, à Paris.

[2] directeur de l’INETOP (Institut national d’études du travail et d’orientation professsionnelle)


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