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Participer, s’engager

L’engagement des jeunes aujourd’hui

Mis en ligne le vendredi 4 mars 2005.

Il y a dans le discours que tient notre société autour de l’engagement des jeunes un véritable paradoxe. D’un côté, le discours sur les jeunes qui ne veulent plus militer, qui ne s’engagent plus, qui refusent de prendre des responsabilités dans les associations, de l’autre, incontestablement une forte mobilisation des jeunes autour des sujets les plus variés, des JMJ [1] au mouvement altermondialiste [2] pour ne retenir que les deux formes les plus spectaculaires ces dernières années. C’est à la déconstruction de ce paradoxe que nous voudrions ici nous attacher.

Aujourd’hui, les jeunes s’engagent, mais autrement. Cette donnée nouvelle reste difficile à saisir, notamment parce que nous restons très largement prisonniers d’une conception de l’engagement qui privilégie, voire réduit, l’engagement à l’engagement politique et, de façon déjà plus accessoire, à l’engagement syndical et associatif au détriment d’autres formes d’engagement. Rappelons pour mémoire que s’engager, c’est se lier par une promesse ou une convention, et, qu’avant de s’engager en politique, on s’engageait dans l’armée... ou dans les ordres. Le mariage lui-même était considéré comme un engagement. On notera que cette confusion, généralisée en France, entre engagement politique et engagement en général, sur lequel nous ne portons par ailleurs aucun jugement de valeur, n’est pas valable dans d’autres pays et en particulier dans les pays anglo-saxons qui accordent une grande place au bénévolat, soit, au sens étymologique du terme, la recherche du bien commun. On pourrait au passage émettre comme hypothèse que précisément cette surdétermination [3] de la référence politique en France est la conséquence de notre organisation républicaine qui privilégie dans la recherche du bien commun le rôle de l’État.

Après avoir rendu compte de façon plus précise de la fin d’un certain type de militantisme, nous nous attacherons à décrire les formes nouvelles d’engagement des jeunes, puis à l’analyse de ce nouveau régime d’engagement des jeunes qui renvoie à de profondes transformations de notre société.

Sondages, enquêtes d’opinions donnent tous des résultats convergents, mettant en évidence la désaffection des jeunes par rapport aux formes classiques de l’engagement et en particulier à l’engagement politique. Pour mémoire, quelques chiffres tirés de ces travaux : pour la tranche des 13-17 ans, 85 % des jeunes interrogés s’intéressent peu ou ne s’intéressent pas à la politique, 78 % ne parlent jamais de politique en famille, 43 % ne se situent ni à droite, ni à gauche et 23 % refusent de se placer sur une échelle de classement politique, 59 % pensent que les hommes politiques disent tous la même chose et 82 % qu’en tout état de cause, les politiques ne sont pas à l’écoute des jeunes. Seulement 16 % envisagent de se mobiliser dans une association et 6 % d’adhérer à un parti. On notera cependant que, parallèlement, 72 % des jeunes pensent qu’il est utile de voter et que quand même 40 % pensent que le droit de vote est approprié pour permettre des changements positifs [4].

Tout le monde a par ailleurs en mémoire la très forte mobilisation des jeunes entre les deux tours des dernières élections présidentielles et une participation accrue au vote au deuxième tour, qui retombait d’ailleurs immédiatement pour les élections législatives (- 30 % entre le 2e tour des présidentielles et le 1er tour des législatives). Le désintérêt prononcé par rapport à l’engagement politique dans ses formes classiques n’est pas nécessairement désintérêt pour le politique.

Ces éléments sont à rapprocher d’autres phénomènes. Très spectaculaire, le mouvement altermondialiste, qui est essentiellement un mouvement de jeunes. Plus discrète, la multiplication des instances de participation des jeunes sous des dénominations variées et dans des logiques institutionnelles différentes qui depuis plusieurs années connaissent un succès jamais démenti : conseils de jeunes, conseils municipaux d’enfants et de jeunes, conseils départementaux de la jeunesse, conseils généraux de jeunes, conseils régionaux, conseils de la vie lycéenne, forums jeunes... Peu élevé est le nombre des jeunes qui se disent prêts à adhérer à une association, mais nombre d’entre elles constatent chaque jour la capacité qu’ont les jeunes à s’engager ponctuellement aussi bien dans des associations de fait à caractère très local qu’autour d’initiatives de structures plus lourdes.

Un certain nombre d’associations « émergeantes » dans le champ des mouvements de jeunesse et d’éducation populaire témoignent de cette vitalité, comme Animafac [5], l’AFEV, l’ANACEJ, les Petits Débrouillards, les juniors associations.

Le cas de l’AFEV est de ce point de vue exemplaire. Chaque année, elle mobilise près d’une dizaine de milliers d’étudiants pour des activités volontaires, sans par ailleurs parvenir à convertir cette capacité de mobilisation en autant d’adhésions à l’association. Nous sommes là en partie au cœur du débat : comment réintégrer du collectif dans une société de plus en plus individualiste ou, en plus savant, pour reprendre une proposition du sociologue Michel Wieviorka, « comment concilier ces trois aspects distinctifs que sont l’appartenance, la référence à une identité collective, la participation à la vie moderne et la construction de soi comme sujet de sa propre existence [6] ».

Toujours dans le même ordre d’idée, un certain nombre d’enquêtes mettent en évidence une forte demande de la part des jeunes, en termes de compréhension du monde dans lequel ils vivent, pour mieux comprendre les événements dont parle l’actualité, ainsi que pour débattre des problèmes de société qui les préoccupent. Bernard Roudet, chercheur à l’INJEP, souligne de son côté l’importance de l’engagement des jeunes dans la sphère culturelle et sportive, évolution d’ailleurs comparable à celle que l’on observe chez les adultes. « Jeunes et adultes, écrit-il, adhèrent aujourd’hui essentiellement à des associations de défense sportives et culturelles, tandis que l’appartenance à des associations de défense d’intérêts collectifs diminue. Le militantisme cède la place à d’autres formes de participation active, dont témoigne le développement de l’action bénévole. Marquée par le renforcement des valeurs d’individualisation, l’appartenance associative, qui d’ailleurs ne s’accroît plus en France depuis une dizaine d’années, apparaît davantage centrée sur l’accomplissement personnel, voire les relations interpersonnelles et la sociabilité amicale [7] » Dans cette logique, nous comprenons mieux pourquoi les sphères sportives et culturelles apparaissent comme autant de lieux privilégiés de socialisation des jeunes.

Sur un plan plus théorique, on peut considérer que l’individualisation croissante, qui est la marque de notre société, n’écarte pas nécessairement la quête de solidarité et de partage. Un jeune sur deux en dessous de 25 ans consacre du temps volontaire ou bénévole à une action de solidarité nationale ou internationale, action éducative, sportive, culturelle, sociale ou sanitaire. De même, on remarque que l’adhésion à la « société de consommation » n’exclut pas la remise en cause des logiques de la société marchande, comme en témoigne le succès auprès de certains jeunes de mouvements comme « no logo » ou les « antipubs ». Ce phénomène est également fortement inscrit dans nombre de pratiques culturelles des jeunes qui s’inscrivent souvent dans des logiques de pure « dépense » sans que soit nécessairement recherché un profit. À un certain niveau, les logiques de consommation qui sont des « logiques de dépense » se retournent contre les logiques marchandes, de profit et de rentabilité. L’ensemble de ces manifestations relève d’un nouveau régime des formes d’engagement dans notre société caractérisé par des formes d’adhésion plus labiles.

Le sociologue Jacques Ion, l’un des meilleurs connaisseurs de la question, parle à ce sujet d’adhésion « Post-it » ; l’association est au mieux considérée comme un moyen mais jamais comme une finalité [8] . Dans un contexte de brouillage des grands marqueurs idéologiques, de disparition de « réserves de sens collectif » dans lesquels s’inscrivait le processus de socialisation, le principe d’expérimentation domine en quelque sorte par défaut. La socialisation se fait à travers l’expérimentation. Chaque individu se trouve conduit à élaborer ses propres définitions, à énoncer ses responsabilités, qui ne lui sont plus dictées. Comme l’écrit fort justement le sociologue allemand Ulrich Beck : « L’individu devient l’unité de reproduction de la sphère sociale [9]. »

Cette individualisation généralisée ne signifie pas cependant isolement, atomisation, ni que l’individu se trouverait détaché de toute relation. Au contraire, elle favorise l’institutionnalisation et la standardisation des modes de vie. Autrefois, la socialisation conduisait l’individu vers la case qui lui était assignée. Dominaient les formes communautaires de socialisation qui visaient à faire assimiler la tradition, à produire des individus conformes à des normes imposées par le groupe, normes de leur milieu, de leur classe d’origine, de leur classe sociale, de leur culture, se moulant dans des rôles et des statuts sociaux de père ou de mère, de salarié ou de patron, de citoyen.

Aujourd’hui, il n’y a plus de transmission de l’héritage dans sa forme traditionnelle. Il ne s’impose plus comme allant de soi, mais passe par sa mise en débat, en discussion, son expérimentation. L’acquisition d’une capacité à délibérer, à juger, à choisir, à négocier, la « réflexivité » devient essentielle. C’est une capacité de mise à distance critique vis-à-vis des cadres sociaux, groupes d’appartenance et rôles jusqu’alors assignés à l’individu. Capacité « qui s’ancre dans l’évaluation que font les jeunes dans le monde qui les entoure, dans la perception qu’ils ont de leur propre personne et la manière dont ils se projettent dans l’avenir [10] ».

Cette nouvelle donne crée de nouvelles responsabilités pour tous ceux qui sont en position de transmission d’un héritage. L’accompagnement des jeunes dans leurs expérimentations devient un enjeu décisif inséparable du travail de reconnaissance de ces nouvelles formes d’engagement. La multiplication depuis une dizaine d’années des dispositifs publics portés aussi bien par l’État que par les collectivités territoriales témoigne de cette conjoncture nouvelle.

Jean-Claude Richez

article extrait de la publication "les cahiers de l’action" n°1 : "Des ressources pour l’engagement et la participation et des jeunes", édité par l’Injep en mars 2005

[1] Journées mondiales de la jeunesse, organisées par l’Église catholique, voir de Linares Chantal, Kebaïli Cécilia, Mayol Pierre, « Entretien avec Mgr Dubost », Agora débats/jeunesse, no 9, 1997, pp. 35-40 ; et pour une perspective plus générale : Lambert Yves, « Des changements dans l’évolution religieuse de l’Europe et de la Russie », Revue française de sociologie, no 2, 2004, pp. 307-338.

[2] Sur les jeunes et le mouvement altermondialiste, voir Pleyers Geoffrey, « De Gênes à Évian, les jeunes dans la mouvance altermondialiste », L’année sociale, 2004, pp. 167-187.

[3] Nous utilisons ici ce terme dans le sens althussérien. Althusser empruntait, on le sait, ce terme à la psychanalyse.

[4] Tous ces chiffres sont empruntés aux travaux d’Anne Muxel, politologue, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, membre du Centre d’étude de la vie politique en France/Centre national de le recherche scientifique (« La participation politique des jeunes : soubresauts, fractures et ajustements », Revue française de science politique, no 5/6, 2002, pp. 521-544). Sur tout ce qui concerne l’engagement politique des jeunes, on se reportera très utilement à Muxel Anne, L’expérience politique des jeunes, Presses de Sciences-Po, Paris, 2001.

[5] Animafac, réseau d’Echange d’expériences et centre de ressources pour les initiatives étudiantes, lié à la Ligue de l’enseignement ; ANACEJ, Association nationale des conseils d’enfants et de jeunes ; AFEV, Association de la fondation étudiante pour la ville ; Petits débrouillards, culture scientifique et technique

[6] Wieviorka Michel, "Acualité et futur de l’engagement" dans Wieviorka Michel (dir.) Raison et conviction : l’engagement, Textuel, Paris 1998.

[7] Roudet Bernard, "entre responsabilisation et individualisation : les évolutions de l’engagement associatif, Lien social et politique n°51, 2004, pp.17-28.

[8] Voir par exemple Ion Jacques, « Groupements associatifs et modèles d’engagement », dans Roudet Bernard (dir.), Des jeunes et des associations, L’Harmattan/INJEP, coll. « Débats Jeunesses », Paris/Marly-le-Roi, pp. 53-64 et Ion Jacques, La fin des militants, L’Atelier, Paris, 1997.

[9] Beck Ulrich, La société du risque, Aubier, Paris, 2000, cité dans Labadie Francine, Ragi Tariq, « Les jeunes et la politique », Agora débats/jeunesse, no 30, 2002, p. 19.

[10] Labadie Francine, « Modernité et engagement des jeunes », communication à l’université d’été DESCO/INJEP sur l’engagement des jeunes, du 25 au 29 août 2003, Marly-le-Roi (texte à paraître dans Becquet Valérie, de Linares Chantal, De l’engagement des jeunes, L’Harmattan/INJEP, coll. « Débats Jeunesses »).


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